Aux Canaries, certaines vagues sont plus dangereuses que d’autres… mais parfois, ce ne sont pas les sets qui frappent le plus fort. Depuis quelques jours, une vidéo tournée à Punta Blanca, à Tenerife, fait le tour du monde : un local en furie qui attaque un couple de surfeurs touristes à coups de poings, puis à coups de pierres. Une scène d’une violence rare, filmée en plein jour, sous le regard impassible des gens sur la plage. Loin d’être un simple “accrochage”, cet épisode interroge la frontière entre le localisme — notion historique du surf — et l’agression pure et simple.
La vidéo montre une altercation qui dégénère : insultes depuis le lineup, coups échangés dans l’eau, poursuite jusqu’au parking, jets de pierres… Alexandra Caraballo et Cristian Mederos, deux touristes vénézuéliens, racontent avoir été agressés sans raison autre que leur simple présence à Punta Blanca.
Selon l’Instagram Surf en Español :
“Dès leur arrivée au spot, un local a commencé à leur crier dessus depuis l’eau, exigeant qu’ils partent et affirmant qu’ils n’avaient pas le droit d’être là.”
Lorsque Cristian tente de désamorcer la situation et propose de se placer ailleurs, la discussion tourne court. Pas de dialogue, seulement l’envie d’en découdre. Les images montrent ensuite la violence monter à un niveau absurde : coups, tirages de leash, corps-à-corps hors de l’eau, puis jets de pierres sur les touristes… et même sur ceux qui les accompagnaient.
Aucune intervention. Aucun secours. Aucun policier.
Rapidement identifié sous le surnom “Tintin”, l’homme visé publie une série de vidéos pour se justifier. Il accuse les touristes d’avoir “provoqué”, affirme que la scène serait “manipulée”, qu’il aurait été “mordu par leur chien”, et que son intention était de “maintenir le respect sur la plage”.
Une défense qui n’a convaincu quasiment personne, qui dénonce massivement ce déferlement de violence.
Les îles Canaries, souvent surnommées “le Hawaii de l’Europe”, possèdent une culture du localisme profondément ancrée. Spots accessibles depuis la route, vagues puissantes, lineups limités… et une fréquentation grandissante grâce aux vols low-cost : le cocktail parfait pour la tension.
Les surfeurs des Canaries protègent leurs vagues depuis des décennies. Certains endroits sont explicitement déconseillés aux touristes. D’autres, officieusement réservés aux locaux. Ce n’est pas nouveau : intimidation, regards noirs, remarques sèches… beaucoup d’Européens qui ont surfé là-bas en parlent encore.
Le problème, c’est quand ce localisme franchit la ligne :
Ce qu’on voit dans la vidéo de Punta Blanca n’a plus rien à voir avec la défense d’un spot. Ce n’est plus une histoire de règles tacites. C’est un passage à tabac.
Il y a trente ans, le localisme était plus dur, oui. Mais les codes étaient clairs, partagés, transmis aux surfeurs. Dire bonjour en arrivant. Respecter la rotation des vagues. Ne pas ramer sur tout. Ne pas se mettre à l'eau sur les rares vagues réservées aux locaux. Observer. Comprendre. S’adapter.
Aujourd’hui, beaucoup débarquent dans l’eau sans connaître ces règles. Pas celles écrites sur les chartes des fédérations, mais celles qui font vivre un spot depuis cinquante ans.
Il y a quelques années, aux Canaries, j’ai attendu quarante-cinq minutes au line-up. Tous les locaux avaient pris leur bombe, le spot se vide, une série arrive, je suis seul, je souris : enfin ma vague. Au moment où je démarre, une surfeuse locale jette volontairement sa planche devant moi pour m’empêcher de partir. Message reçu : session terminée. Je suis sorti de l’eau immédiatement pour aller surfer ailleurs.
Une humiliation ? Oui. Une agression ? Non. C’était leur manière — discutable — d’imposer une règle qui existait déjà.
À Hawaii, même histoire. Un jour sur un spot réservé aux locaux, personne à l’eau… mais un coup de pied dans la tête pour me rappeler que “personne” ne veut pas dire “tout le monde est bienvenu”. J’avais pris le risque. J’ai été puni. C’était brutal, mais je connaissais les règles (même s'il n'y avait personne au début de la session).
Ce qui choque dans cet incident, ce n’est pas la tension entre locaux et touristes — cela existe partout dans le monde du surf. Ce qui choque, c’est la perte totale de proportion.
Empêcher quelqu’un de prendre une vague ? Faire comprendre qu’un spot est sensible ? Mettre un regard noir ou une remarque sèche ?
Oui, ça fait partie de la culture du surf, qu’on le veuille ou non.
Mais frapper un couple, poursuivre des gens, jeter des pierres, se filmer ensuite en victime ?
C’est un gouffre culturel. Et cela ne représente en rien les valeurs du surf ni des surfeurs canariens — dont une immense majorité condamne cette agression.
Les Canaries ne cesseront jamais d’attirer les surfeurs du monde entier. Les locaux continueront, légitimement, de vouloir préserver leurs vagues.
Le défi ?
Trouver un équilibre qui respecte les codes du surf sans laisser place aux comportements dangereux.
Car si le localisme est un langage, la violence, elle, n’en est pas un.