Vous pensez que le monde du surf professionnel est une méritocratie absolue où seules la radicalité des manœuvres et l’audace dans les tubes dictent les salaires ? Réveillez-vous. Derrière l’image idyllique des plages de sable blanc et de la glisse pure se cache une industrie aux critères parfois discutables. L’une de nos meilleures représentantes mondiales, Johanne Defay, médaillée de bronze aux derniers Jeux Olympiques et vainqueur d’étapes mythiques sur le World Tour, en a fait les frais au début de sa carrière. Et la raison va vous mettre en rogne.
Dans un récent podcast intime, la surfeuse réunionnaise a lâché une bombe passée presque inaperçue sur la fin de son contrat historique avec Roxy, la marque qui la suivait depuis ses 12 ans.
Lâchée à 19 ans pour un délit de « non-standard »
Imaginez la scène. Vous avez 18 ans. Vous enchaînez les résultats sur le circuit Pro Junior, vous prouvez que vous avez votre place parmi l’élite. Et pourtant, à l’aube de votre 19ème anniversaire, votre sponsor principal vous coupe les vivres.
Pourquoi ? Parce que Johanne Defay ne correspondait pas aux « standards » de la marque. Concrètement, l’industrie lui a fait comprendre qu’elle n’avait pas la plastique de la surfeuse californienne ou australienne stéréotypée. Pas assez blonde, pas assez filiforme pour vendre des bikinis sur papier glacé.
« Ils essayaient de me faire prendre des standards d’autres surfeuses… la surfeuse californienne », confie-t-elle. Le verdict tombe : pas la bonne image. Johanne se retrouve alors seule, sans sponsor majeur surf, alors même qu’elle accède au sommet mondial et gagne des étapes du CT (Championship Tour) face à des légendes comme Carissa Moore. Pendant près de trois ans, elle va devoir puiser dans ses prize money pour financer elle-même ses saisons sur le tour mondial, des déplacements qui chiffrent entre 100 000 et 120 000 euros par an.
L’ère toxique des surfeuses-influenceuses
Cette injustice met le doigt sur le mal profond de notre culture surf actuelle. Aujourd’hui, on déroule le tapis rouge financier à des influenceurs/influenceuses incapables de plaquer un vrai carve sur le rail, sous prétexte qu’elles/ils cumulent des centaines de milliers d’abonnés en posant en maillot échancré sur le sable, ou en se mettant en scène.
Ces « surfeurs/surfeuses » d’Instagram vampirisent les budgets marketing des grandes marques, pendant que des athlètes surdouées, qui s’engagent sur des vagues mortelles à Teahupo’o ou Pipeline, galèrent à boucler leur budget annuel. Est-ce vraiment cette image que nous voulons transmettre aux prochaines générations au line-up ? Un sport où le nombre de followers et le tour de taille comptent plus que l’engagement critique dans une section creuse ?
La revanche éclatante du talent pur
Fort heureusement, le talent ne se noie pas si facilement. Sans le soutien des mastodontes de l’industrie textile à cette époque charnière, Johanne a serré les dents. Elle a construit son propre système, s’est appuyée sur des partenaires axés sur la véritable performance sportive, et a gravi les échelons à la seule force de son surf radical et de son mental en acier.
Le résultat ? Des victoires historiques, une carrière d’une longévité exceptionnelle dans le Top 10 mondial, et cette médaille olympique arrachée avec le crâne ouvert (littéralement, avec quatre points de suture après un violent « wipeout » sur le récif tahitien).
Aujourd’hui, Johanne Defay ouvre un nouveau chapitre. Devenue maman, elle vient de bénéficier de la toute première « Wildcard maternité » de l’histoire pour revenir sur le tour. Elle trace la voie, loin des diktats physiques d’une industrie qui a failli passer à côté de l’un de ses plus grands talents.
Il est temps de nettoyer notre line-up visuel et de redonner le pouvoir à l’eau salée. Boycottons le surf-paillette, et soutenons les vrais athlètes. Car au final, quand la houle rentre à 3 mètres sur un fond de corail acéré, ce n’est ni votre compte Instagram, ni la coupe de votre bikini qui vous sauvera la vie. C’est votre niveau de surf. Point final.

