Scandale sexuel et rumeurs : la face cachée du surf professionnel à l’épreuve

MeToo dans le monde du surf

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La rumeur a d’abord enflé sur les spots, avant de se transformer en un communiqué laconique de la World Surf League, suivi de près par l’International Surfing Association (ISA). Un surfeur suspendu de toute compétition pour des « allégations de nature profondément grave ». Le nom n’a pas tardé à fuiter, jeté en pâture sur les réseaux sociaux avant même que les instances ne le confirment : Alan Cleland, le prodige mexicain, qualifié pour les Jeux Olympiques de Paris 2024.

Depuis, c’est l’emballement. D’un côté, une quête de vérité légitime. De l’autre, une justice sociale expéditive, nourrie par les « on-dit » et les menaces en ligne. Mais quand on gratte le vernis des posts Instagram et des déclarations choc, que reste-t-il vraiment sur le plan matériel ? En tant que caméraman ayant passé 16 ans sur le circuit pro, j’ai vu ce monde évoluer, se lisser, se professionnaliser. J’ai vu ses ombres et ses lumières. Et aujourd’hui, face à ce qui ressemble aux prémices d’un #MeToo du surf, j’ai eu envie de poser la caméra pour prendre la plume. Sans filtre, mais avec le recul de celui qui a passé sa vie en backstage.

L’affaire de Tahiti : un bourbier juridique hallucinant

Commençons par les faits, ou du moins le peu dont nous disposons concrètement. L’incident aurait eu lieu en août dernier, lors d’une soirée privée organisée après le jour de clôture du Outerknown Tahiti Pro. Les récits varient de manière inquiétante : on parle d’une victime australienne mineure (14 ou 16 ans selon les sources qui s’écharpent en ligne) et de l’implication de trois autres hommes, dont deux photographes et un surfeur junior. (en plus d’Alan Cleland)

Ce qui me laisse perplexe, pour ne pas dire en colère, c’est la lenteur vertigineuse des autorités. Deux mois après une agression présumée sur une mineure, nous assistons à une partie de ping-pong juridico-administrative surréaliste. Les forces de l’ordre de la Nouvelle-Galles du Sud (Australie), où la plainte aurait été déposée, affirment que l’affaire relève de la juridiction de la Polynésie française. De l’autre côté du globe, la police tahitienne commence à rassembler des preuves mais attendrait toujours une demande formelle d’information de la part des Australiens pour avancer. Le 12 octobre dernier, le bureau du procureur local affirmait même qu’aucune enquête officielle n’était ouverte.

Comment peut-on laisser une affaire d’une telle gravité s’enliser dans des problèmes de paperasse internationale ? Attention, je ne dis pas que les accusés sont coupables ou innocents. Je n’en sais strictement rien et je refuse de participer au tribunal populaire du web. C’est à la justice de trancher. Mais cette paralysie institutionnelle est le terreau idéal pour les pires rumeurs.

L’onde de choc Noah Klapp et le grand déballage

L’affaire a pris une toute autre dimension avec l’intervention de Noah Klapp, l’ancienne petite amie d’Alan Cleland et ancienne championne junior de l’ISA pour l’Allemagne. Son témoignage est accablant, l’accusant d’abus physiques et sexuels. La Fédération mexicaine de surf a d’ailleurs suivi avec un communiqué condamnant fermement toute forme de violence, sans toutefois nommer explicitement leur star.

Mais Noah Klapp est allée plus loin. Elle affirme recevoir aujourd’hui de nombreux témoignages d’agressions sexuelles dans le milieu du surf, pointant du doigt une culture toxique qui tolérerait ces comportements. Ce constat a mis le feu aux poudres. Des vendettas numériques s’organisent contre les hommes et leur soi-disant comportement macho intrinsèque.

Le surf a-t-il un problème spécifique avec les femmes ? Honnêtement, je ne vois pas comment notre sport pourrait être imperméable aux dérives de la société. Il y a des cons, des violents et des comportements nocifs au line-up, exactement comme il y en a dans des bureaux d’entreprise ou dans la rue. Mais de là à affirmer que le surfeur est fondamentalement plus macho que le reste de la population, je n’ai aucune preuve pour le soutenir. Si l’on écoute les pionnières des premières générations de surfeuses, il est d’ailleurs frappant de constater qu’elles décrivent souvent les hommes de l’eau comme des figures protectrices, plutôt que comme des prédateurs.

Mes 16 ans sur le circuit : la réalité derrière le vernis

J’ai traîné mes caméras et mes trépieds sur presque toutes les étapes du Tour pendant 16 ans. J’ai partagé les soirées, les temps d’attente interminables pendant les lay days, les tensions post-séries. Si l’on me demande si le circuit est un repaire de prédateurs sexuels, ma réponse, basée sur mon vécu, est non.

En 16 ans, j’ai été témoin direct ou indirect de deux faits graves. Le premier : un geste déplacé envers une femme, qui a été immédiatement et vertement réprimandé par la victime. La petite ironie de l’histoire (qui en dit long sur la complexité humaine), c’est que j’ai vu cette personne coupable publier un commentaire de soutien sous le témoignage récent de Noah Klapp. (Tout le monde peut changer)

Le second fait est plus sombre. J’ai assisté à une dispute conjugale d’une violence extrême entre une femme et un homme qui travaillait pour l’organisation d’une compétition. Le malaise a été total. La personne en tort a été sanctionnée, mais de manière bien trop légère. La preuve : deux ans plus tard, elle était de retour sur le circuit. Nos chemins se sont croisés, sur fond de menaces et de tentatives d’intimidations à mon égard parce que je savais ce qui s’était passé. J’ai tenu bon, ses pressions n’ont pas fonctionné, et cette personne a fini par disparaître définitivement du Tour. Et croyez-moi, le surf ne s’en porte que mieux.

Ce que les gens oublient, c’est que l’industrie a passé ces vingt dernières années à polisser l’image du surf pour le vendre au grand public. On nous vend du yoga au lever du soleil et des jus d’açaï. C’est faux. Le surf reste un sport de rebelles. C’est une passion dévorante, viscérale, qui attire des profils à la recherche de sensations fortes, parfois jusqu’à l’excès. Les bagarres, l’alcool, la drogue n’ont jamais totalement quitté le paysage. J’aime profondément le surf, mais comme beaucoup de passionnés qui travaillent dans l’ombre, je n’aime pas toujours les surfeurs.

Le talent face à l’industrie : l’hypocrisie des apparences

Dans ce milieu, la place de la femme a longtemps été un sujet de tension, souvent réduit à une question d’esthétique. L’image de la femme est systématiquement associée à celle du mannequin. J’estime personnellement que les égéries des grandes marques de glisse ne devraient être que des athlètes pros, reconnues pour leur engagement à l’eau, et non des filles castées uniquement pour leur plastique.

J’écoutais récemment une interview de Johanne Defay. Elle y racontait sans détour comment elle s’était fait virer de son sponsor majeur à ses débuts, tout simplement parce qu’elle n’avait pas « le physique à l’image de la surfeuse » que la marque voulait vendre. C’est une réalité brutale.

Pourtant, le respect dans l’eau ne s’achète pas avec un shooting photo. J’ai un respect immense pour les surfeuses qui s’y collent vraiment. Les Justine Dupont qui repoussent les limites du surf de gros, les Johanne Defay qui fracassent le Tour mondial avec une puissance incroyable, ou même cette gamine anonyme que j’ai vue hier à l’eau, s’élancer sur un late drop critique, la peur au ventre mais la détermination dans les yeux.

Je repense souvent à une session l’hiver dernier. Un week-end glacial, sous une pluie battante, avec des vagues massives et un vent on-shore pourri à vous dégoûter d’enfiler une combinaison humide. À l’eau, il y avait deux chargeuses : Maud Le Car et Jade Magnien, accompagnées du chargeur basque Andony Abaigar. Elles sont parties à la rame dans ce chantier monumental. Je suis resté sur la plage, transi de froid, la caméra fixée uniquement sur elles. J’ai filmé leurs vagues, leur engagement. Désolé Andony, mais ce jour-là, ce sont les filles qui ont crevé l’écran par leur courage. C’est ça, la vraie place de la femme dans le surf.

Ceci dit, je tiens à rassurer (ou à désespérer) tout le monde : le diktat de l’image ne frappe pas que les femmes. La machine marketing broie aussi les hommes. Les contrats masculins sont loin d’être uniquement indexés sur le pur talent ou les résultats en compétition. Je me souviens très bien d’une phrase d’un team manager de chez Quiksilver qui affirmait, le plus sérieusement du monde, que « l’attitude était plus importante que le talent ». Qu’est-ce que « l’attitude » dans un bureau marketing ? Mystère. Mais cela a coûté cher à des mecs comme Maxime Huscenot. Alors qu’il était au sommet absolu de son art et méritait amplement un soutien financier pour casser la baraque sur le circuit QS et CT, son contrat n’a pas été renouvelé. Il n’entrait plus dans la « case ».

Ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain

Le monde va mal, les actualités sont lourdes, et ce scandale tahitien vient entacher un milieu qui me tient à cœur. Mais j’ai envie de rester positif. S’il faut faire le ménage, faisons-le, proprement, devant les tribunaux et pas seulement sur Twitter ou TikTok.

Il ne faut pas oublier les avancées colossales de notre sport. Le surf a ses défauts, ses démons et ses zones d’ombre, mais il a aussi été l’un des tout premiers sports majeurs au monde à imposer et généraliser l’égalité parfaite des prize money entre les hommes et les femmes sur le circuit professionnel. C’est un acte fondateur fort qui prouve que l’évolution est possible.

Aujourd’hui, pour que cette évolution continue, il faut que la justice tahitienne et australienne se réveille. Les victimes méritent d’être entendues. Les accusés méritent un procès équitable. Et notre sport, lui, mérite qu’on arrête de fermer les yeux pour ne garder que le reflet doré du soleil sur la houle.

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