L’avènement de la Brazilian Storm au milieu des années 2010 a agi comme un coup de pied dans la fourmilière du surf mondial. Quand Gabriel Medina et Adriano de Souza ont commencé à truster les podiums mondiaux, brisant l’hégémonie historique des Américains, des Australiens et des Hawaïens, le line-up international s’est crispé. Derrière les écrans et dans l’eau, une vague de critiques virulentes, frôlant parfois la xénophobie, a déferlé sur les surfeurs auriverde.
Mais d’où vient ce désamour persistant, et est-il partagé de la même manière partout sur la planète, notamment en Europe ?
Le procès anglo-saxon : intensité, « snaking » et survie financière
Pour comprendre la genèse de cette tension, il faut se pencher sur les reproches classiques formulés par la presse et les forums anglophones. On accuse souvent les Brésiliens de surfer « en meute », d’adopter une attitude ultra-agressive à l’eau (le fameux snaking ou vol de priorité) et de vouloir saturer le line-up en attrapant la moindre vague.
Pourtant, cette intensité s’explique par une réalité socio-économique flagrante que l’establishment du surf a longtemps refusé de voir :
- L’absence de plan B : Contrairement à leurs homologues californiens ou australiens, les pros brésiliens n’ont pas de filet de sécurité. Le marché lucratif du freesurf ou les rôles de consultants dans l’industrie leur sont historiquement fermés. Un John John Florence ou un Dane Reynolds peuvent briller hors compétition via des productions vidéo multimillionnaires. Pour un Brésilien, exister signifie gagner des séries. C’est le surf de la dalle contre le surf du confort.
- La conquête des gros morceaux : Longtemps cantonnés au statut de « grovelers » (bons uniquement dans les petites vagues de beach breaks), ils ont prouvé leur polyvalence. Les performances de Medina à Teahupoo ou de Carlos Burle et Maya Gabeira à Nazaré ont définitivement enterré le mythe selon lequel ils ne savaient pas charger le gros surf.
L’exception française : une proximité culturelle historique
Si le ressentiment a été fort dans les pays anglo-saxons, le regard européen – et particulièrement français – s’avère beaucoup plus tempéré. En réalité, sur les plages landaises ou basques, les Brésiliens ne souffrent pas de ce désamour systématique.
Cette tolérance s’explique d’abord par la porte d’entrée du surf européen : le Portugal. L’absence de barrière de la langue y favorise une intégration naturelle. Côté français, l’histoire même de notre surf de haut niveau est intimement liée à des figures franco-brésiliennes majeures. Des surfeurs comme les frères Patrick et Yannick Beven, ou encore Eric Rebière, ont été les piliers et les parrains de l’âge d’or du surf de performance dans le Sud-Ouest.
De plus, la culture du surf en France s’est nourrie d’une autre passion importée du Brésil : le jiu-jitsu brésilien (JJB). Depuis les années 90, les plages landaises et basques ont vu leurs profs et leurs locaux adopter massivement cette discipline pour l’entraînement hivernal. Cette hybridation culturelle a créé des ponts de respect mutuel solides, loin des tensions observées en Indonésie ou aux Maldives, ou dans le reste du monde.
Ce qui agace vraiment les Européens : l’esthétique et le « claim »
Pour autant, le surfeur français n’est pas sans reproches envers ses cousins d’Amérique du Sud. Mais ici, la critique n’est pas identitaire, elle est purement esthétique et comportementale. Deux points précis cristallisent l’agacement sur nos côtes :
- L’over-claiming systématique : S’il y a bien une chose que le purisme européen déteste, c’est la célébration excessive à destination des juges. Lever les bras au ciel et hurler après une vague moyenne est perçu comme un manque d’élégance. Le milieu se souvient encore, non sans ironie, de Caio Ibelli revendiquant de manière théâtrale un ride médiocre noté 3 points.
- Le tout-aérien au détriment du rail-to-rail : La culture surf européenne reste très attachée au style pur, aux trajectoires fluides et aux carves puissants. La tendance de la nouvelle école brésilienne à vouloir placer des airs sur chaque section, quitte à casser le rythme de la vague, lasse parfois les observateurs. Le public français aime l’innovation, mais seulement si elle respecte la beauté de la vague.
La prétendue « haine » envers les surfeurs brésiliens s’essouffle à mesure que le sport se globalise. La rage de vaincre de la Brazilian Storm a redéfini les standards du professionnalisme, forçant le reste du monde à sortir de sa zone de confort. Si leur exubérance continue parfois de diviser les puristes au pic, leur place au sommet du patrimoine mondial de la glisse est désormais indiscutable.
