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Le tabou du Twin-Fin sur le WCT : l’audace payante de Filipe Toledo à Raglan

Le World Championship Tour (WCT) est une machine à uniformiser les trajectoires, les styles, les planches de surf. Depuis l’avènement du Thruster au début des années 1980, le shortboard trois dérives ultra-performant, étroit et au rocker prononcé est devenu la norme absolue en compétition. Une formule magique qui pousse parfois au conservatisme technique. Rares sont les surfeurs de l’élite qui osent bousculer ce dogme en série, de peur de se heurter à l’incompréhension des juges. Pourtant, lors de l’étape de Raglan en Nouvelle-Zélande, Filipe Toledo a brisé ce plafond de verre en s’alignant avec un montage en Twin-Fin customisé, relançant un vieux débat : pourquoi la configuration de planche la plus rapide du surf est-elle si redoutée en compétition ?

Le coup de poker mécanique de Toledo

Face aux conditions piégeuses et molles de Raglan, qui rappellent les vagues d’été de Californie ou du Brésil, le double champion du monde brésilien a délaissé son shortboard classique pour une Modern 2 de chez Sharp Eye, un shape plus large au maître-bau avancé, qui finit par un swallow tail. Surtout, Toledo y a vissé une configuration en « deux plus un » : deux grands Twin-Fins latéraux épaulés par un micro-stabilisateur central à l’arrière.

Le résultat ? Une note stratosphérique de 8.83, le meilleur score de la journée, obtenue grâce à une série de sept manœuvres fluides. Sur un pointbreak à sections plates comme Raglan, la vitesse pure est la clé. Là où un Thruster traditionnel crée de la traînée et demande au surfeur de relancer constamment, le Twin-Fin offre une glisse immédiate et un flux ininterrompu. Toledo a pu se concentrer uniquement sur le placement de ses turns, libéré du besoin de générer artificiellement de la vitesse.

Le syndrome du « jugement qui ne suit pas »

L’exploit reste pourtant une anomalie sur le circuit mondial. Historiquement, les compétiteurs savent que sortir des sentiers battus est un risque immense. Dans les petites vagues, un Fish ou un Twin-Fin générerait plus de vitesse et de spectacle, mais les critères de jugement du WCT restent profondément ancrés dans l’esthétique du Thruster : des dérives qui mordent, des virages dans le point de rupture le plus critique et des projections d’eau massives.

Le Twin-Fin, par nature, offre un pivot différent, plus glissé, parfois jugé à tort comme moins radical ou trop « facile ». Cette crainte de la sous-notation paralyse la créativité des athlètes. Seuls quelques génies iconoclastes ont osé défier cette norme par le passé. Kelly Slater lui-même s’est souvenu, en voyant Toledo, d’une série mythique en France où Dane Reynolds avait surclassé tout le monde sur un Twin-Fin Al Merrick dans des vagues minuscules. Slater a lui-même expérimenté des configurations Quads atypiques lors des qualifications olympiques en 2019, mais ces moments restent des parenthèses dans l’histoire moderne.

Une évolution durable ou un simple mirage ?

Le coup d’éclat de Toledo à Raglan prouve que lorsque le style d’un surfeur ultra-radical rencontre le shape adapté à la perfection, les juges savent juger l’excellence, peu importe le nombre de dérives sous la planche. Le stabilisateur arrière apporte ce compromis indispensable pour le CT : la vitesse de ligne du Twin combinée au contrôle nécessaire pour ne pas déraper lors des gros carves. La nuit dernière, Toledo a répété sa performance avec la même planche, en éliminant Gabriel Medina, qui vient de perdre son lycra de leader. Ce choix de shape va-t-il désinhiber le reste du tour, ou le Thruster reprendra-t-il immédiatement ses droits dès que les vagues grossiront ? Une chose est sûre, la brèche est ouverte.